L’artiste en Transition Artistique Partie 3 - Ce que les Artistes que j'Accompagne m'ont Appris sur les Transitions
Au fil des années, j'ai fini par considérer les transitions comme de véritables révélateurs des endroits où notre identité, nos croyances ou notre système nerveux continuent de fonctionner à partir d'une réalité qui n'est déjà plus tout à fait la nôtre.
Je retrouve ce phénomène dans des histoires très différentes les unes des autres, qu’il me semblait intéressant de vous partager.
Je pense par exemple à cette chanteuse lyrique qui travaillait avec le même agent depuis une dizaine d'années. La relation ne lui convenait plus depuis longtemps, elle avait le sentiment de ne plus être réellement accompagnée (de ne jamais vraiment l’avoir été à dire vrai) mais l'idée même de partir lui semblait presque impossible parce qu’elle craignait de ne plus jamais en retrouver un autre.
Elle était persuadée qu'aucun autre agent ne voudrait jamais d'elle, et craignait également que son départ ne ternisse sa réputation dans le milieu.
Nous avons donc travaillé en aidant son système nerveux à retrouver davantage de sécurité, et nous avons exploré les croyances qui alimentaient cette peur depuis des années tout en construisant progressivement une autre représentation de cette transition vers un nouvel agent.
Quelques heures seulement après avoir envoyé une candidature à un nouvel agent, elle recevait une réponse enthousiaste d'un agent italien, et quelques mois plus tard, cette rencontre lui ouvrait les portes de ses débuts à la Scala.
Ce qui me touche dans cette histoire, ce n'est pas seulement la Scala, c'est le fait que cette opportunité existait probablement déjà avant notre travail.
La seule chose qui empêchait cette artiste d'y accéder était qu'elle n'osait pas encore entrer dans cette nouvelle version d’elle-même et de sa carrière.
Parce que l’inconnu effraie: comme on dit souvent: “on sait ce qui quitte mais on ne sait pas ce qu’on va trouver…”
Je pense également à cette autre chanteuse lyrique qui travaillait comme membre des choeurs dans une maison d’opéra française, alors qu'elle aspirait à une carrière de soliste. Elle était venu à moi en me confiant qu’elle considérait notre travail comme sa dernière chance d’y parvenir.
Nous avons alors beaucoup travaillé sur la visibilité. Pas la visibilité au sens où on l'entend habituellement, mais la visibilité de ses aspirations; car les autres ne peuvent pas répondre à un désir dont ils ignorent l'existence.
Au fur et à mesure de notre travail, elle a trouvé le courage d'aller parler au directeur de l'Opéra national dans lequel elle travaillait, qui l'a auditionnée.
Quelques temps plus tard, il lui proposait le rôle-titre d'un opéra de Mozart pour la saison suivante.
Je pense souvent à cette histoire lorsque j'entends des artistes me dire qu'ils ou elles attendent que quelqu'un remarque leur potentiel: parfois, il suffit simplement que quelqu'un sache ce que nous désirons réellement, et cela, il n’y a que nous qui puissions le rendre visible.
Une autre artiste pensait devoir choisir entre être soprano ou mezzo-soprano, comme si toute sa carrière dépendait d'une case dans laquelle il fallait absolument entrer. Et c’est effectivement de cette manière que le milieu lyrique nous a, hélas, conditionné.e.s…
Au fil de nos échanges, nous avons progressivement déplacé le regard: et si la question n'était pas de savoir dans quelle catégorie ranger sa voix ? Et si la véritable question était de découvrir toute l'étendue de ce qu'elle était capable d'incarner ?
Sa transition n'a finalement pas seulement consisté à changer de tessiture: elle a consisté à sortir d'une identité artistique devenue trop étroite.
Aujourd'hui, elle interprète avec bonheur des rôles aussi différents que Marguerite dans Faust, Giulietta dans Les Contes d'Hoffmann ou encore Violetta dans La Traviata.
Je pense enfin à une musicienne qui occupait un poste dans un orchestre: vu de l'extérieur, la situation semblait enviable, mais elle ne correspondait plus à ses standards d'exigence artistique. Cette artiste rentrait chez elle avec le sentiment de ne plus exercer pleinement son métier; cependant, quitter cet orchestre lui semblait beaucoup trop risqué.
Elle rêvait d'un concours international mais repensait à ses précédentes tentatives manquées dans des concours d’orchestre, et n'osait même pas imaginer pouvoir y prétendre.
Nous avons donc commencé par redonner de la place à ses ambitions, à reconnaître qu'elles étaient légitimes, et à leur permettre d'exister sans les minimiser.
Lorsqu'elle a finalement quitté son orchestre, beaucoup auraient pu croire qu'elle prenait un risque inconsidéré, mais elle se sentait sereine et déterminée. Quelques mois plus tard, elle remportait un prix lors d'un concours international.
Ces histoires sont très différentes, et pourtant, je crois qu'elles racontent toutes exactement la même chose:
Aucune de ces artistes n'avait besoin de devenir plus talentueuse ou de travailler davantage: elles avaient avant tout besoin que quelque chose change dans la manière dont elles se percevaient, dans ce qu'elles considéraient comme possible et dans la relation qu'elles entretenaient avec leur avenir.
Les périodes de transitions ne nous demandent pas simplement de changer de carrière, elles nous invitent à devenir la personne capable d'habiter pleinement cette nouvelle carrière.
Au fond, c'est probablement cela que les artistes que j'accompagne m'ont le plus appris au fil des années:
Les opportunités ne surgissent pas toujours parce que le monde change soudainement autour de nous; bien souvent, elles deviennent accessibles au moment où nous commençons à nous percevoir autrement.
J'ai vu tant d'artistes découvrir qu'ils ou elles étaient prêt.e.s pour une nouvelle étape de leur carrière avant même d'en avoir pleinement conscience elles.eux-mêmes.
C'est sans doute la raison pour laquelle je considère aujourd'hui les transitions artistiques comme bien plus qu'un changement professionnel: elles sont ces moments où nous apprenons progressivement à habiter une identité qui était déjà présente en nous, mais à laquelle nous n'avions pas encore tout à fait osé croire.
Si je devais mettre cet article en musique...
“Defying Gravity” (Wicked) - Cynthia Erivo
Dans cet air, Elphaba cesse progressivement d'organiser sa vie autour du regard des autres pour commencer à suivre sa propre direction. C'est exactement ce que je retrouve chez les artistes que j'accompagne : le moment où ils ou elles cessent de demander la permission d'évoluer et commencent à s'autoriser elles.eux-mêmes à franchir une nouvelle étape.
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