L’artiste en Transition Artistique, Partie 1 : Pourquoi les Transitions Artistiques Nous Semblent-Elles si Difficiles à Traverser ?
Une transition artistique n'est pas seulement un changement de carrière, c'est une réorganisation progressive de tout ce qui nous permet d'habiter cette carrière.
Si les transitions de carrière peuvent nous sembler éprouvantes, ce n'est pas simplement parce qu'elles nous demandent davantage de travail ou d'efforts, c'est aussi parce qu'elles viennent profondément bousculer la manière dont notre cerveau fonctionne.
Pendant longtemps, les neurosciences ont considéré que le cerveau était essentiellement un organe chargé de traiter les informations provenant de notre environnement. Cette vision a beaucoup évolué ces dernières années: aujourd'hui, des chercheurs comme Karl Friston ou Andy Clark (dont je vous partage une vidéo passionnante ci-dessous) défendent une idée particulièrement intéressante : notre cerveau serait avant tout un formidable organe de prédiction.
Autrement dit, le rôle de notre cerveau n'est pas seulement de comprendre le monde, mais de chercher en permanence à anticiper ce qui va se passer afin de limiter l'incertitude.
À partir de toutes les expériences que nous avons vécues et des conclusions que nous en avons tirées, il construit progressivement une véritable carte du monde qui lui permet de prévoir les conséquences de nos actions, d'anticiper les réactions des autres et, d'une manière générale, de naviguer dans notre environnement avec le moins de surprises possible.
Ainsi, plus une situation nous est familière, plus notre cerveau est capable d'en prédire l'issue, et plus il économise de l'énergie. À l'inverse, tout ce qui est nouveau, imprévisible ou encore mal connu lui demande un effort beaucoup plus important.
Ce n'est donc pas un hasard si les périodes de changement s'accompagnent souvent d'une sensation de fatigue, d'incertitude, de découragement ou même parfois d'un léger sentiment de désorientation.
Une transition de carrière réunit précisément tous ces ingrédients.
Les repères auxquels nous étions habitués deviennent progressivement moins pertinents, les “règles du jeu” changent, les personnes que nous rencontrons ne sont plus les mêmes… Nous devons acquérir de nouvelles compétences, comprendre un nouvel environnement, parfois même adopter un nouveau langage ou de nouveaux codes culturels. Pendant un temps, notre cerveau ne dispose plus de modèles suffisamment fiables pour prédire ce qui va se passer.
Cette incertitude est inconfortable mais elle est aussi parfaitement normale.
À cela s'ajoute un autre phénomène bien connu en psychologie : le biais du statu quo.
Nous avons naturellement tendance à préférer ce qui nous est familier, pas parce que ce serait forcement“mieux”, mais simplement parce que c'est connu: notre cerveau associe souvent la familiarité à une forme de sécurité.
C'est d'ailleurs ce biais qui nous conduit parfois à rester plus longtemps que nécessaire dans une situation qui ne nous correspond plus vraiment, simplement parce que l'idée du changement paraît plus coûteuse que le relativement confortable inconfort que nous connaissons déjà…
Je retrouve très souvent ce mécanisme lorsque j’accompagne les artistes dans leur carrière: certain.e.s restent pendant des années avec un agent qui ne les accompagne plus réellement, dans un poste qui ne les épanouit plus ou dans un répertoire dans lequel ils ou elles ne se reconnaissent plus complètement.
Ils.elles ne manquent pourtant ni d'ambition ni de talent, mais leur cerveau préfère spontanément une réalité imparfaite qu'il connaît à une réalité potentiellement plus heureuse, mais encore incertaine.
La bonne nouvelle est que notre cerveau possède également une propriété remarquable : la neuroplasticité.
Contrairement à ce que l'on croyait encore il y a quelques décennies, notre cerveau continue de se modifier tout au long de notre vie. Chaque nouvel apprentissage, chaque nouvelle rencontre, chaque expérience répétée contribue progressivement à remodeler les réseaux neuronaux qui soutiennent nos compétences, nos habitudes et même notre manière de nous percevoir.
Autrement dit, l'inconfort d'une transition n'est pas le signe que quelque chose fonctionne mal mais, au contraire, que quelque chose est en train de se transformer.
Je crois d'ailleurs que les artistes vivent ces périodes avec une intensité toute particulière.
En effet, dans beaucoup de professions, changer de poste signifie principalement acquérir de nouvelles compétences, alors que dans les métiers artistiques, il est fréquent que la transition touche simultanément plusieurs dimensions de notre identité.
Nous ne changeons pas seulement ce que nous faisons: nous modifions tout à la fois notre manière de créer, les rôles que nous incarnons, les personnes avec lesquelles nous travaillons, l'image que nous avons de nous-mêmes et même la façon dont les autres nous perçoivent.
Une chanteuse qui passe du répertoire lyrique à la comédie musicale ne change pas uniquement de technique vocale, elle découvre un nouveau langage artistique, de nouvelles exigences corporelles, un nouvel environnement professionnel, elle crée de nouveaux liens humains et invente une nouvelle manière d'être sur scène.
Une musicienne qui quitte un orchestre pour construire une carrière plus personnelle ne quitte pas seulement un emploi, elle quitte également une identité, des habitudes, des collègues, une forme de sécurité et des repères qui l'ont parfois accompagnée pendant des années!
Pour toutes ces raisons, les transitions artistiques ne peuvent pas être réduites à une simple question de stratégie.
Elles mobilisent notre cerveau, notre système nerveux, nos émotions, notre identité, nos croyances, notre rapport aux autres et notre capacité à nous projeter dans une nouvelle version de nous-mêmes.
Il s’agit d’un véritable travail de transformation.
Alors, si vous êtes vous même en train d'en vivre une dans votre carrière artistique, gardez en tête que tout l’inconfort que vous pouvez ressentir est parfaitement naturel, considérez-vous avec douceur et bienveillance, et entourez-vous bien!
Dans la partie 2 de cette série d’articles sur les transitions artistiques, je vous partagerai un peu plus de mon expérience personnelle en tant qu’artiste…
Si je devais mettre cet article en musique...
“She Used to Be Mine” (Waitress) - Sara Bareilles
Peu de chansons décrivent avec autant de justesse cette sensation étrange de ne plus être tout à fait la personne que l'on était, sans être encore celle que l'on est en train de devenir… C'est précisément cet entre-deux que traversent beaucoup d'artistes pendant une transition. J’ai choisi cette chanson parce qu’elle parle autant d'identité que de douceur envers soi-même, deux ingrédients qui me semblent essentiels lorsque l'on accepte d'embrasser notre besoin d’évolution.
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