Entretien avec Justine Eckhaut
Pianiste, Partenaire de Lied, Enseignante et Directrice Artistique du Festival berlied.
©Sébastien Jourdan
Tu es pianiste, partenaire de Lied, enseignante et directrice artistique du festival berlied.
Ces différentes facettes de ton activité pourraient sembler très différentes : qu’est-ce qui, pour toi, les relie et donne sa cohérence à ton parcours ?
“J’étais assez surprise en lisant cette première question, car je crois que cette pluridisciplinarité a toujours fait partie de ma vie ! Et c’est aussi le cas de beaucoup des gens qui m’entourent. Cependant, tu as bien raison de mettre en lumière le fait que cela surprend souvent ! J’ai toujours été très curieuse et je crois que j’ai pris pendant longtemps, probablement un peu moins aujourd’hui, les décisions artistiques uniquement en me basant sur l’envie. Pendant mes études, j’ai passé énormément de temps à travailler mon piano, et aussi beaucoup souffert de la solitude et de la monotonie de ces journées, et du trac. Les rencontres, et projets communs avec d’autres artistes sont vraiment importants et nourrissants pour moi.
À la fin de mon deuxième master (accompagnement au piano) au CNSMD de Lyon, qui marquait donc la fin de mes études, un des profs de composition avec qui j’avais travaillé m’a donné ce conseil : « toutes les facettes de ton parcours te semblent incompatibles aujourd’hui, mais fais toi confiance, continue, et un jour dans 5 ou 6 ans, tout va se rencontrer pour former une carrière qui te ressemble vraiment». À l’époque, en 2019, je travaillais déjà avec des chanteurs, était passionnée de création, performance et musique contemporaine, très en lien avec les classes de compo et de musique de chambre, et avais déjà la fibre organisationnelle. J’avais oublié cette conversation, j’y repense grâce à toi, mais 7 ans plus tard, avec un premier prix au concours Schubert und die Musik der Moderne (50 % Schubert et 50 % musique contemporaine) dans la catégorie Lied, avec ma chère Katrīna Paula Felsberga, et la 5ème édition d’un festival consacré au Lied et orienté vers l’exploration des répertoires et formes de concert, je dois bien avouer qu’il avait raison !”
©Sébastien Jourdan
Le Lied occupe une place centrale dans ton travail, aussi bien comme interprète que comme pédagogue et directrice artistique.
Qu’est-ce qui te touche particulièrement dans cette forme et dans la relation entre le piano, la voix et le texte ?
“Il serait logique de répondre que la relation voix-piano, mais aussi texte-musique et la rencontre de deux artistes – poète et compositeur – sont les plus touchants. Mais ce qui me fait aller encore très régulièrement écouter des Liederabende, c’est la vulnérabilité. Passer la soirée avec deux artistes, une scène presque nue, avec seulement un piano et parfois un pupitre, c’est une expérience très intime. Cela permet d’avoir accès aux sentiments humains les plus intenses. Il n’y a pas d’artifice ni de mise en scène comme à l’opéra, mais une grande honnêteté, proximité, et le sentiment qu’on nous chuchote une histoire à l’oreille.
Aussi, la créativité donnée aux chanteur.euse et pianiste m’intéresse beaucoup. Je pense vraiment que la liberté absolue dans le choix du programme qui nous est souvent donnée par les programmateurs (c’est aussi un des plus grands privilèges en tant que directrice artistique d’un festival:) ) est une chance d’explorer les combinaisons et les thématiques inattendus. Par exemple, pour cette édition de berlied, le duo Vert proposera un concert construit autour d’une chanson de K Pop qui a beaucoup marqué le basse bariton Jeeyoung Lim. Avec ma chère Katrīna, nous proposons Pillow Talk, une forme de monologue amoureux inspirée du concept de « limérence », l’obsession amoureuse. Les combinaisons sont infinies !”
Tu as fondé berlied en 2020 à Berlin et le festival arrive aujourd’hui à sa cinquième édition.
Quelle vision avais-tu envie de défendre en le créant, et comment cette vision a-t-elle évolué au fil des années ?
“Pour être tout à fait honnête, je ne savais vraiment pas dans quoi je me lançais ! J’ai fondé le festival et l’association qui la soutient à l’hiver 2019-20, au moment où il n’y avait aucun concert. Je me souviens de ce moment, encore nouvelle à Berlin, à découvrir le monde du Lied, à écumer les programmes de festivals pour découvrir des musiciens encore inconnus pour moi, de nouveaux répertoires. Il était impossible de ne pas voir que les pianistes programmés dans les lieux les plus prestigieux étaient, sauf rares exceptions, tous des hommes de plus de 50 ans. Je ne pouvais pas du tout me projeter. L’idée est venue, d’une part, d’organiser des concerts intimes à Berlin, alors silencieuse, dès que les restrictions sanitaires le permettraient, mais aussi de commencer quelque chose qui me ressemble, et qui ressemblait à la ville en ébullition que je découvrais. berlied était un projet de l’instant, je n’avais aucun autre plan pour les années suivantes.
Aujourd’hui nous sommes trois femmes dans l’équipe artistique et organisationnelle, travaillons avec le même merveilleux designer graphique depuis le début, et venons de créer avec l’aide d’une femme extraordinaire un cercle d’amis du festival.
Notre volonté de promouvoir les répertoires moins connus – nous avons cette année un coup de projecteur sur la compositrice berlinoise Ursula Mamlok et le compositeur viennois Oskar Posa -, et en particulier les femmes, sur scène et comme compositrice/poétesse, est toujours central. Notre volonté n’était jamais de créer un festival complètement dédié à la musique des femmes, mais de contribuer à rendre les programmes mixtes absolument normaux. Qu’il n’y ait plus le fameux concert « compositrices » de la saison qui justifie de pour pouvoir continuer à jouer des programmes 100 % masculins le reste du temps. La part de musique contemporaine, et de cross-over avec la musique dite populaire est aussi très grande. Nous donnons aux artistes la possibilité d’expérimenter sur la forme, le contenu, comme il leur convient.”
La transmission occupe également une place de plus en plus importante dans ta carrière.
Qu’est-ce que l’enseignement t’apporte en tant qu’artiste, et inversement, qu’est-ce que ton expérience de la scène apporte à l’enseignante que tu es?
“Dans le meilleur des mondes, chaque enseignant devrait encore en parallèle avoir une activité artistique. Le monde de la musique évolue tellement vite ! Enseigner à l’université me remet régulièrement en contact avec la liberté d’explorer. Mes étudiants pensent encore peu (et à raison) à des décisions musicales stratégiques, et consacrent leur temps à progresser, à découvrir. Mes étudiants sont curieux, très intéressants, et explorent des répertoires hors des sentiers battus encore plus naturellement que les étudiants de ma génération. C’est un merveilleux rappel !”
©Sébastien Jourdan
On imagine parfois que pour faire avancer sa carrière, il faut saisir toutes les opportunités, être partout, connaître tout le monde...
Quel regard portes-tu aujourd’hui sur cette idée?
“Je pense qu’il était important à un moment de ma vie d’accepter presque tous les projets. Apprendre du répertoire, rencontrer des musiciens et programmateurs, se faire connaître, ne serait-ce également que pour savoir ce qui nous plaît. C’est un conseil que je donnerai encore aujourd’hui à de jeunes musiciens qui entament leur carrière. Je me souviens d’avoir appelé un peu paniquée mon ancien professeur d’accompagnement David Selig, un musicien absolument fabuleux et humain, il y a quelques années en lui disant que j’avais beaucoup trop de répertoire à apprendre, que je me sentais toujours en retard. Il m’avait répondu avec philosophie : « c’est merveilleux ! Dans 15 ans, tu gagneras tellement de temps avec tout le répertoire que tu auras appris, et tu apprendras tellement plus efficacement ! ». Pas vraiment ce que j’avais besoin d’entendre sur le moment, mais je commence à comprendre ce qu’il voulait dire.
Aujourd’hui, j’ai le grand privilège de pouvoir choisir mes projets. Toi et moi avons déjà avancé sur la capacité, la difficulté à dire « non ». D’autant plus que, de nature curieuse, je trouve souvent quelque chose de positif aux invitations que je reçois – un.e compositeur.ice ou une pièce inconnue, des musicien.ne.s avec qui je n’ai pas encore travaillé, un nouveau lieu alternatif ou bien prestigieux – mais j’ai appris, et apprends toujours, à protéger mon temps, et à garder des périodes plus calmes propices au repos ou à la création.”
©Peter Adamik
Comment as-tu appris à distinguer ce qui mérite vraiment ton temps et ton énergie de ce à quoi tu peux renoncer sereinement ?
“ C’est encore en chantier ! Notre travail, à toi et moi, m’a beaucoup aidée.
Il y a plusieurs facteurs autour de cela. Je décide très activement qu’une période est assez pleine pour que je puisse assurer chaque concert avec envie et une préparation suffisante, et que je n’accepterai pas d’autres concerts. Je demande d’ailleurs parfois aux quelques amis très proches que j’ai de me rappeler cette décision si j’essayais de changer d’avis !
J’aime toujours expérimenter, développer de nouvelles envies (la basse continue au clavecin dernièrement ! ) mais essaye aussi de privilégier les duos et collaborations plus longues. J’essaye de voir un peu plus au long terme, les relations avec des programmateurs qui m’intéressent, les festivals qui nous correspondent, les musiciens qui m’inspirent.”
Tu accompagnes toi-même de jeunes artistes dans ton enseignement. Est-ce que certaines difficultés que tu as traversées ont changé ta manière de les accompagner aujourd’hui ?
“Bien sûr ! Les prix que j’ai pu avoir en concours me donnent une certaine légitimité, mais je remarque encore et encore, que ce qui fait la différence pour des candidatures, des invitations, c’est la créativité : l’existence de berlied, une vidéo d’une transcription à deux voix ou je chante avec la chanteuse, un programme inattendu.
Malheureusement, les cursus proposés dans beaucoup d’universités sont encore très axés sur des profils de carrières très spécifiques (solistes, musicien d’orchestre, chef de chant par exemple) et ne prévoient pas, ni n’encouragent les carrières plus souples, pluridisciplinaires, qui sont pourtant passionnantes et bien plus nombreuses qu’on ne le croit. Je pense qu’il est important de s’intéresser très tôt à ce que les artistes font, à ne pas hésiter à poser des questions, se faire conseiller.”
Qu’aimerais-tu transmettre aujourd’hui à un ou une artiste qui rencontrerait les difficultés que tu as toi-même connues il y a quelques années ?
“ Faites-vous confiance et soyez patients, ambitieux et persévérants. Ayez de grands rêves. Et surtout, n’essayez pas de vous rendre plus petits en essayant à tout prix de rentrer dans les cases des concours et auditions. Peut-être qu’une carrière colorée et merveilleuse vous attend là où vous ne l’attendez pas.”
Merci à Justine Eckhaut d’avoir accepté cet entretien!